La saga de l’église Saint-Gérard-Majella
Inappropriée la photographie de l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie pour introduire un article sur l’église Saint-Gérard-Majella ? Nullement. Les deux étaient menacées en 2014, alors que la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste était en grande difficulté financière. Certes, la première est sauvée dès 2015, alors que l’autre a été l’objet d’un projet de réhabilitation toujours incertain, après avoir été vendue à un promoteur-constructeur ayant l’intention de la raser. La demande de démolition introduite par ses propriétaires en juin 2025 cherche à mettre un terme à une dizaine d’années de tergiversations.
Refusée par le Comité de démolition de Saint-Jean-sur-Richelieu, la démolition de l’église Saint-Gérard-Majella est finalement approuvée par le Conseil municipal du 24 mars 2026, de même que la phase quatre de l’ensemble résidentiel réalisé par Construction Réjean Roy, un projet qui profite des pouvoirs d’exception accordés aux municipalités par la Loi 31 afin d’accélérer la construction de logements.

Compte tenu de la valeur patrimoniale « incontournable » de l’église Saint-Gérard-Majella établie par l’Inventaire des lieux de culte du Québec et soulignée à plusieurs reprises par Action patrimoine et Docomomo Québec, nous avons voulu comprendre comment la perte d’un tel bien est devenue réalité.
À cette fin, nous avons lu et relu tous les articles parus au sujet de ce dossier dans la presse locale, en particulier, dans Le Canadien français, et dans Le Devoir. À plusieurs reprises, les faits ont été vérifiés par la consultation des procès-verbaux du Conseil municipal de Saint-Jean-sur-Richelieu ainsi que des documents publiés par la Ville à l’occasion des sept rencontres d’information organisées au sujet de l’avenir de l’église Saint-Gérard-Majella à l’intention des citoyens. Afin de clarifier certains aspects nébuleux, nous avons introduit des demandes d’accès à l’information. À suivre.
Comme nous l’affirmons dans l’article paru dans le journal Le Devoir du 4 juin 2026, le cas de Saint-Gérard-Majella était miné dès le départ et la Ville ne s’est jamais investie dans ce dossier autant qu’elle l’a fait pour l’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, qu’elle a finalement achetée en 2017, de même que son presbytère.
Synthétisons les grandes étapes de la saga de l’église Saint-Gérard-Majella, qui s’amorce voilà douze ans :
• Acte 1 — octobre 2014 : fermeture de l’église Saint-Gérard-Majella et vente subséquente ;
•Acte 2 – 2016 : le milieu du patrimoine se mobilise ;
• Acte 3 – 2017 : révision du projet immobilier et demande de classement ;
• Acte 4 — fin 2018 : changement de stratégie ;
• Acte 5 – 2020 : mise en chantier et quête d’un usage communautaire pour le sanctuaire ;
• Acte 6 – 2025 : Demande de démolition et approbation par la Ville.
• Épilogue : Le bien aimé patrimoine ancien.

Acte 1 — octobre 2014 : fermeture de l’église Saint-Gérard-Majella et vente subséquente
Fin 2014, confrontée au spectre d’une prochaine faillite, la fabrique de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste envisage de fermer trois de ses sept lieux de culte. L’un d’eux, l’église Saint-Gérard de Majella, l’est temporairement depuis le 26 octobre, à cause d’un bris du système de chauffage. Pour celle-ci, comme pour Saint-Eugène et Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, elle organise une séance d’information où est présenté le carnet de santé du bâtiment.
« Onde choc » parmi la soixantaine de fidèles présents lors de la rencontre du 18 novembre 2014 organisée par la fabrique au sujet Saint-Gérard-Majella, constate l’hebdomadaire Le Canadien français. Par ailleurs, la journaliste note que « personne ne s’est levé pour proposer une campagne de financement. Au contraire, la démolition a rapidement été évoquée ». Celle-ci est estimée à 300 000 dollars, tandis que les travaux de réfection pourraient coûter plus de trois millions. À la défaillance régulière du système de chauffage et à la détérioration du campanile dont l’écroulement est craint s’ajoutent des problèmes majeurs de maçonnerie et de toiture, causes d’infiltrations et de moisissures. Il semble que l’édifice manquait d’un entretien régulier.
Le Canadien français rapporte que l’église Saint-Gérard-Majella est la plus fréquentée de la paroisse et la plus populaire après la cathédrale Saint-Jean-l’Évangéliste pour la célébration des funérailles. La nef qui peut accueillir 708 fidèles est plus qu’à moitié pleine chaque dimanche (430 en moyenne). De plus, les paroissiens du quartier sont les plus généreux. En 2013, la dîme et la quête ont permis de collecter 240 000 dollars.
Fin juin 2015, après une période de réflexion sur l’avenir de ses sanctuaires menée avec les diverses parties prenantes — paroisse, diocèse, Ville — la fabrique annonce qu’elle a décidé de fermer l’église Saint-Blaise, la moins fréquentée, elle, aussi, en mauvais état, et d’entreprendre des travaux à l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, à l’église Saint-Luc et à la cathédrale.
Concernant Saint-Gérard-Majella, peu de temps après sa fermeture, elle a reçu deux offres d’achat dont elle a retenu la plus élevée, celle de l’entrepreneur en construction Réjean Roy et de ses associés Dominic et Mathieu Beauchemin, les propriétaires de Mazout et Propane Beauchemin. Leur intention : démolir l’église à leur frais pour faire place à un ensemble domiciliaire dont le projet a été déposé à la Ville en mai. La vente au montant de 800 000 dollars — le montant de l’évaluation foncière — est notariée le 8 octobre 2015, suite à laquelle la paroisse dispose de 60 jours pour vider l’édifice.
Construction Réjean Roy est une entreprise établie à Saint-Jean-sur-Richelieu œuvrant dans le domaine résidentiel depuis 1995, construisant maisons et immeubles à titre d’entrepreneur ou de promoteur-constructeur. Ses réalisations sont d’abord modestes, quelques maisons, puis de plus grande envergure. Parmi ses réalisations, notons les 200 maisons du développement Le Lac de l’Île, les immeubles L’envolée en bordure de la rivière Richelieu, sur le terrain du couvent des Petites Sœurs Franciscaines démoli pour ériger 88 appartements en copropriété, le complexe hôtelier La Cache-du-Lac-Champlain venu remplacer le club house du terrain de golf de Venise-en-Québec que complètent des immeubles à appartements. Entreprise reconnue dans la région, Construction Réjean Roy et fils a remporté plusieurs récompenses pour la qualité de ses constructions.
Début décembre 2015, l’église Saint-Gérard-Majella est ouverte pour une dernière visite et le partage des meubles et des objets, à l’exception de la vaisselle sacrée reprise par le diocèse. Les quatre cloches ont été descendues dès le mois de mars, ayant été achetées pour 3 500 dollars par une communauté religieuse de Lanaudière. Le chemin de croix en béton coulé de Bernard Monna et le vitrail La vierge aux sept oiseaux de Jean-Paul Mousseau réalisé par le maître verrier français Gabriel Loire ont été transférés à l’église Saint-Thomas d’Aquin à Longueil, un autre édifice conçu par l’architecte Guy Desbarats. La désacralisation de l’église Saint-Gérard-Majella est célébrée le 6 décembre par une messe tenue à la chapelle du Centre de ressourcement spirituel, rue Lajeunesse.
Par ailleurs, le 27 octobre 2015, la Ville a enclenché le processus de changement de zonage que nécessite la réalisation du projet domiciliaire planifié par Construction Réjean Roy en organisant une consultation publique. Lors de la rencontre, la cinquantaine de personnes présentes ont été informées des risques que représente l’église en regard de la sécurité et de la santé publiques ainsi que du projet de requalification du terrain de l’église Saint-Gérard-Majella désacralisée. Il comprend trois immeubles de quatre étages totalisant 104 logements, deux bâtiments de 32 appartements et un de 40, érigés sur un stationnement souterrain de 97 places. La réalisation de l’ensemble nécessite que l’emprise de la propriété soit étendue au domaine public, en absorbant le parterre devant l’église, en bordure de la rue Dorchester, ainsi que la voie publique qui dessert le stationnement du lieu de culte en bordure du parc François-Xavier-Langelier qui occupe le centre de l’ilot.
« Le projet immobilier ne fait pas l’unanimité » titre Le Canadien français. Plusieurs citoyens sont réticents à l’idée d’ériger un immeuble multilogement dans leur quartier où prévalent les maisons individuelles ; ils craignent pour leur quiétude et s’inquiètent de la pression exercée sur les réseaux publics, voirie et égouts. Le conseiller municipal du secteur, Yvan Berthelot, se fait le défenseur de la densification urbaine.
Acte 2 – 2016 : le milieu du patrimoine se mobilise
Le 14 janvier 2016, Le Canada français informe ses lecteurs d’un « ultime effort pour sauver l’église Saint-Gérard-Majella » : une demande d’intervention a été introduite auprès du ministère de la Culture et des Communications en novembre 2015. Le dossier est à l’étude, un classement pourrait être envisagé si le bien présente un intérêt patrimonial de portée nationale. En juillet 2016, à la demande d’une citoyenne, est publiée la lettre écrite par Docomomo Québec au maire Michel Fecteau en mai 2015, lui demandant de chercher à concilier conservation du patrimoine et développement immobilier, vu la très grande valeur de l’église conçue par l’architecte Guy Desbarats. En septembre, le 12, en collaboration avec le Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ), Action patrimoine, le principal organisme provincial en patrimoine, organise une séance publique d’information à Saint-Jean-sur-Richelieu.
En prévision de la rencontre, la directrice d’Action patrimoine, Émilie Vézina-Doré, avait préparé un livret d’une cinquantaine de pages abondamment illustré de dessins et de photographies d’époque, rappelant l’histoire de l’église Saint-Gérard-Majella, présentant ceux qui l’ont conçue, les architectes Guy Desbarats, l’un des fondateurs d’Arcop, et Eva Vescei, jeune collaboratrice, et mettant en exergue l’originalité de l’édifice. La rencontre à l’hôtel Relais Gouverneur attira plus de 120 de personnes, dont de nombreux voisins de l’édifice voué à la démolition ainsi que le directeur du Service d’urbanisme, le député de Saint-Jean Dave Turcotte et les trois propriétaires.
Étaient également présents, la fille de Guy Desbarats et l’architecte à la retraite Bruce Allan, un de ses anciens collaborateurs au nombre des conférenciers. Parmi ceux-ci, Denis Boucher du CPRQ présente des précédents d’églises converties ou intégrées à un projet immobilier plus vaste. Il fait de plus mention du programme gouvernemental d’aide à la restauration des lieux de culte. Docomomo Québec n’assiste pas à l’événement étant au Portugal où se tenait la 14e conférence internationale de Docomomo International.
À la fin de la soirée, le conseiller municipal Yvan Berthelot s’engage à mobiliser les citoyens du quartier afin qu’ils présentent des idées de reconversion et propose de mettre sur pied un comité.
De son côté, la Ville qui a réaffirmé son refus de contribuer à la restauration de l’église, a poursuivi la démarche du changement de zonage. Le 18 avril 2016, le Conseil municipal a adopté à l’unanimité le premier projet de règlement autorisant la classe multifamiliale et la construction de 20 à 110 logements et, ceci, sur l’ensemble de l’ilot délimité par les rues Dorchester, Lebeau et Georges-Phaneuf et le boulevard du Séminaire.
Le 24 mai 2016, les citoyens ont été invités à une deuxième séance publique d’information. À nouveau, plusieurs se sont montrés sceptiques quant au projet du promoteur, notamment en ce qui concerne la hauteur des immeubles et aux effets sur la quiétude du quartier.
L’adoption à l’unanimité en seconde lecture de la modification du règlement de zonage par le Conseil municipal, le 6 juin, ouvre le processus de demande d’approbation référendaire qui récolte suffisamment de signatures de la part des personnes concernées pour qu’un scrutin soit tenu. Toutefois, lors de la réunion du Conseil municipal du 19 septembre, quelques jours après la séance d’information publique d’Action patrimoine, les conseillers jugent inopportun d’organiser une telle votation ; elle est retirée sur proposition de Yvan Berthelot, le conseiller du district, laissant la vocation du terrain de l’église inchangée.
Interrogé dans le journal Le Devoir du 1er octobre 2016, le promoteur-constructeur Yvan Roy affirme sa volonté de conserver l’église, tout en ajoutant qu’il est soucieux de rentabiliser son investissement ; il compte y aménager des logements. Il constate que, quand la paroisse était à la recherche de subvention pour réparer l’édifice, « il n’y en avait pas ».
En effet, initialement, le programme d’aide financière à la restauration des lieux de culte du MCC, géré par le CPRQ, ne concernait pas les édifices construits après 1945. Depuis le 15 février 2016 et l’annonce faite par la ministre de la Culture, Hélène David, de son élargissement à tous les édifices religieux de valeur déclarée incontournable bâtis avant 1975, la situation a changé.
Cependant, Yvan Roy déplore que la contribution gouvernementale pour les propriétaires privés est bien moindre que pour les municipalités, l’Église ou les OBNL. Pour les biens non classés, l’aide financière maximum est de 15 % pour les premiers, de 45 à 65 % pour les deuxièmes et 75 % pour les dernières.
Dans la foulée de l’événement organisé par Action patrimoine, qui sera qualifié de « point tournant », le 18 octobre 2016, la Ville convie la population à une rencontre afin d’échanger sur les avantages et inconvénients de conserver l’église et d’explorer des usages potentiels en petits groupes et en plénière, en présence du promoteur. La cinquantaine de citoyens présents s’y prononcent à l’unanimité pour la conservation de l’église.
Acte 3 – 2017 : Révision du projet immobilier et demande de classement
Le promoteur remet son projet domiciliaire sur la table à dessin, décidé cette fois à conserver l’église, espérant pouvoir bénéficier du programme de subvention à la restauration des lieux de culte. Sont associés à la réorientation du plan d’ensemble non seulement la Ville, notamment le conseiller du district, mais encore le CPRQ et, même, le MCC.
Selon Le Canadien français, une première proposition soumise au ministère en février 2017 prévoirait un complexe locatif de 81 logements, dont 17 dans le presbytère et dans la nef où serait par ailleurs aménagée à l’étage une salle communautaire sous la voute, accessible par le hall d’entrée, lui aussi conservé, des locaux dont la Ville deviendrait propriétaire, et 64 répartis dans deux immeubles de quatre étages, tous les appartements bénéficiant chacun d’un balcon. Mais l’intégration de l’habitation dans l’église ne convainc pas le ministre de la Culture et des Communications, Luc Fortin.
C’est un projet révisé qui est présenté aux citoyens, le 28 juin 2017 : l’église est conservée pour l’usage d’un potentiel OBNL, tandis que le presbytère et le campanile sont démolis pour faire place à un immeuble de quatre étages et 16 appartements. Cette solution permet un plus important financement public de la restauration de l’édifice patrimonial. Les propriétaires s’engagent à chauffer le bâtiment désaffecté pendant deux ans, en attendant qu’un organisme souhaite l’investir.
Lors du Conseil municipal du 3 juillet 2017, la citation de l’église est à l’ordre du jour et la résolution introduite par le conseiller du district est adoptée à l’unanimité. Mais, le point réapparait au conseil du 19 septembre afin de préciser les intentions de la Ville qui, à la fois, « souhaite préserver cette richesse de son patrimoine religieux » et « réaliser un projet domiciliaire distinctif au cœur du quartier Saint-Gérard » : il n’est plus question d’avoir recours au pouvoir délégué aux municipalités en la matière, cette fois, le classement est demandé au ministre.
Observons que selon le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, la demande classement de l’église Saint-Gérard-Majella a été introduite dès novembre 2015, ce qui correspond à la demande d’intervention du ministère mentionné par la presse. En vertu de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec, le ministre doit prendre sa décision dans l’année, tout en ayant la possibilité de la proroger l’avis d’intention de classement d’un an.
Dans l’attente, « rien ne bouge » et « à la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu, le dossier est tabletté » observe Le Canada français dans sa livraison du 10 mai 2018. En juillet, la décision tombe : l’église Saint-Gérard-de-Majella n’est pas classée.
Acte 4 — fin 2018 : changement de stratégie
Face à la difficulté de faire approuver le changement de zonage par la population et face au refus de classement du ministre, la Ville change de stratégie en ayant recours à la procédure du Projet particulier de construction, de modification et d’occupation d’un immeuble (PPCMOI). Par ailleurs, le promoteur ajuste le projet, tout en conservant l’église.
Le PPCMOI permet d’adapter ponctuellement le plan d’urbanisme, de procéder à l’autorisation d’un projet sans avoir à modifier le règlement de zonage, tout en le soumettant à certaines conditions, ici, à la conservation de l’édifice d’intérêt patrimonial et à la formation d’un comité aviseur dont la mission est de préciser « le type d’usages acceptables et intéressants » et de trouver une occupation permanente d’ici 24 mois.
Dans le projet présenté aux citoyens le 15 novembre 2018, l’église est conservée, à l’exception du campanile et du presbytère, la nef est vouée à un usage communautaire et deux étages de trois appartements sont aménagés dans le cœur qui sont intégrés du point de la circulation au nouvel immeuble de trois étages et de 12 logements érigés sur son flanc sud dégarni. Deux autres bâtiments de quatre étages, de 32 logements chacun, occupent l’aire de stationnement et un petit quart de la superficie du parc François-Xavier-Langelier.
Le projet reçoit un accueil mitigé de la soixantaine de personnes qui s’est déplacée à l’invitation de la Ville ; les réticences sont toujours les mêmes, à part que certaines s’interrogent maintenant sur la pertinence de conserver l’église. Les citoyens ont jusqu’au 20 novembre pour faire part de leurs commentaires. Le premier PPCMOI est adopté à l’unanimité par le Conseil municipal du 28 mai 2019. Suivent les étapes requises : le 11 juin, nouvelle présentation aux citoyens qui restent sceptiques ; le 18 juin, seconde adoption officielle ; tenue du registre qui récolte suffisamment de signatures pour qu’un scrutin référendaire soit organisé.
Lors du scrutin du 10 novembre 2019, auquel les résidents, propriétaires et commerçants du secteur inscrits sur la liste référendaire, soit 110 personnes, sont habilités à voter, une courte majorité se montre favorable au projet, 45, tandis que 42 votent contre et un bulletin est rejeté. Le projet reçoit donc l’assentiment des voisins : « Feu vert au projet Faubourg Majella » titre le journal local.
Le PPCMOI impose plusieurs conditions : en regard du patrimoine, le promoteur doit protéger l’église et restaurer son enveloppe extérieure ; en regard de la densité de l’ensemble, un maximum de 82 logements repartis en trois immeubles, deux de quatre étages, un de trois étages érigé à la place du presbytère ; de la hauteur du bâti limitée à 12,60 mètres, soit environ deux mètres de moins que l’église ; en regard du stationnement dont le ratio est établi à 1,4 par logement, dont 89 places intérieures ; en regard des arbres matures dont la majorité est à préserver. De plus, les usages du bâtiment désaffecté sont à déterminer par les citoyens, la Ville et les promoteurs. Ces derniers ont trois ans pour terminer les constructions nouvelles et cinq ans pour achever le projet, c’est-à-dire à l’horizon 2023, des échéances garanties par un dépôt financier. Ces dispositions sont précisées dans la brochure publiée par la Ville en vue du referendum.
2020— Mise en chantier et quête d’un usage communautaire pour l’église
Le chantier débute en mars 2020 par l’excavation en vue de la construction du stationnement souterrain. Si le 10 mars, le Comité de démolition a accepté la démolition du presbytère, celle du campanile a été refusée vu son potentiel mémoriel. Reste la quête d’un usage pour l’église.
En octobre 2020, les propriétaires soumettent leur candidature dans le cadre de l’appel à propositions lancé par le Service de la culture et du loisir de la Ville afin d’aménager un boulodrome intérieur. Néanmoins, en avril 2022, ce n’est pas Saint-Gérard-Majella qui est choisie, mais une autre église désacralisée, côté D dans l’Inventaire des lieux de culte, Sacré-cœur-de-Jésus (1956-1957) localisée dans le quartier Iberville de l’autre côté de la rivière.
En mai 2022, le promoteur propose d’aménager une bibliothèque dans la nef de l’église, dont ses architectes esquissent le projet. La nouvelle mairesse Andrée Bouchard n’est pas fermée à l’idée, mais elle ne pourrait remplacer la bibliothèque Abélard-Berger dont la revitalisation est envisagée. La presse ne mentionne aucune autre proposition de conversion, au contraire, à maintes reprises, elle note que la nouvelle « vocation est inconnue ». Un comité tripartite a été formé à cette fin, mais aucun écho de ses travaux dans les journaux.
Entretemps le bâtiment se dégrade, comme l’avait constaté Réjean Roy dès 2016, précisant que le bâtiment n’est plus chauffé. Il est vandalisé à plusieurs reprises, comme le relate la presse. Fait inquiétant, les vitraux en fibre de verre de Mousseau ont été découpés afin de pratiquer des ouvertures. Suite au constat, en novembre 2021, la Ville a fait émettre une injonction pour arrêter le chantier de la phase 3 qui venait de débuter.

2024 — Demande de démolition et approbation par la Ville
À l’automne 2024, le promoteur introduit une demande de démolition pour l’église. Dans la foulée, la Ville tient une séance d’information et de participation publique le 12 décembre afin de recueillir les commentaires de citoyens, la septième rencontre publique organisée par la municipalité depuis 2014. Lors de celle-ci, le promoteur affirme que la conservation de l’église est non viable, toutes les options de reconversion — boulodrome, bibliothèque ou tout autre projet qu’il soit communautaire ou privé — sont d’un coût trop élevé vu la mise aux normes de l’édifice ou pour le marché. Aussi, il propose de remplacer l’édifice par un immeuble de cinq étages et 32 logements.
La bonne centaine de citoyens qui se sont déplacés à l’invitation de la Ville sont divisés sur l’avenir de l’édifice, certains dénonçant « la perte d’un joyau de l’architecture moderne, d’autres accusant le promoteur d’être le responsable de la décrépitude de l’église », comme le rapporte Le Canada français. Le bilan des commentaires faits de vive voix et par voie électronique établi par la Ville en février 2025 constate que la préservation de l’église est souhaitée par une courte majorité de personnes.
Informés de la demande de démolition, Action Patrimoine et Docomomo Québec ont manifesté par écrit leur opposition à cette issue. Le Comité de démolition du 16 juin en présence d’une quarantaine de Johannais refuse à l’unanimité la demande du promoteur, décision qu’il compte contester, comme le prévoit le règlement municipal. Lors du Conseil municipal du 16 septembre, une proposition visant à rejeter cette décision est à l’ordre du jour, mais elle est défaite à une voix près.
Le promoteur présente une demande de pourvoi en contrôle judiciaire à la Cour supérieure afin qu’elle annule les décisions de la Ville refusant la démolition de l’église, qu’elle constate l’état de délabrement du bâtiment et qu’elle autorise la construction d’un immeuble à appartements à sa place.
Sans attendre, le litige est réglé hors cours selon une entente qui profite des nouvelles dispositions législatives en matière d’habitation adoptées le 21 février 2024 et qui donnent des pouvoirs spéciaux temporaires aux municipalités. La Loi 31 permet notamment d’autoriser un projet immobilier dérogeant à la réglementation d’urbanisme, en l’occurrence, le PPCMOI adopté en 2019 prévoyant la construction d’un immeuble de 12 logements à la place du presbytère et d’un espace communautaire dans l’église Saint-Gérard-Majella conservée.
2026 — Approbation de la démolition
Le Conseil municipal du 24 mars 2026 statue sur les termes de l’entente. Outre, l’autorisation de démolir l’église afin d’ériger un immeuble de six étages et de 40 appartements maximum et la diminution du nombre de cases de stationnement à 1 plutôt qu’à 1,4 par logement, comme dans les trois phases de construction précédentes, l’accord oblige le promoteur à introduire la demande de permis de construction endéans les 12 mois, échéance soumise à une garantie de 100 000 dollars, et à contribuer au fonds municipal de logements sociaux et abordables pour un montant de 200 000 dollars. De plus, les plans soumis pour le nouvel édifice devront évoquer « l’ancienne église (jeux de matériaux traçant la forme et la silhouette ».
Le 20 avril, une assemblée publique de consultation est tenue qui attire une cinquantaine de personnes. Une bonne douzaine de citoyens prennent la parole, une majorité pour s’opposer au projet d’habitation et déplorer la démolition de l’église, une décision qualifiée de « déni de démocratie » et de « dangereux précédents ». Selon le maire Éric Latour, bien des voisins du projet « sont tannés du statu quo », comme il a pu l’entendre lors de la campagne électorale de novembre dernier.
Le 28 avril, lors de la séance régulière du Conseil municipal, neuf élus votent pour la résolution autorisant le promoteur à raser l’église afin d’agrandir l’habitation multifamiliale de 12 logements afin d’y aménager 40 logements supplémentaires, tandis que les trois représentants de l’opposition la rejettent, le maire ne prenant pas position. Cette décision implique de nombreuses modifications au PPCMOI-2019-4444 et dérogations aux règlements, dont celui de démolition.
Les plans qui l’accompagnent montrent un imposant immeuble de six étages dont le sous-sol est occupé par un stationnement dont l’accès carrossable se situe dans l’axe de la façade sur la rue Dorchester, tandis que l’entrée de l’immeuble donne sur la rue Georges-Phaneuf. Cette quatrième phase du Faubourg Majella doit être terminée endéans les 30 mois, une échéance soumise à une garantie de 200 000,00 dollars.

2014—2026 — Que retenir de la saga de Saint-Gérard-Majella ?
Que le cas était miné dès le départ, la paroisse ayant vendu l’église dans l’urgence au plus offrant, un promoteur-constructeur qui s’engageait à la démolir à ses frais.
Que les actions des groupes en patrimoine, si elles peuvent enrayer un tel processus, sont souvent trop ponctuelles pour pouvoir changer la donne, leur engagement et leur compétence étant de plus uniquement de nature culturelle ?
Que le rôle des municipalités est crucial : Saint-Jean-sur-Richelieu ne s’est pas pleinement investie dans la sauvegarde, répétant ne pas vouloir financer la restauration. Si, le Conseil municipal a voté la citation du sanctuaire en juillet 2017, rapidement, il s’est rétracté, préférant demander son classement au ministre.
Que si le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a été saisi du dossier, son implication fut, elle aussi, ponctuelle, se prononçant sur le projet révisé avec la collaboration du CPRQ, à la suite du plaidoyer d’Action patrimoine, sans pour autant arriver à une solution satisfaisante. En juillet 2018, le classement est refusé.
Que la mobilisation citoyenne a été rarement intense, le nombre de personnes présentes aux nombreuses rencontres publiques tenues atteignant généralement la cinquantaine et leur avis était loin d’être unanime, les majorités en faveur de la conservation de l’église Saint-Gérard-Majella étant toujours faibles. De plus, parmi elles, il apparait qu’aucune n’a pris le leadership.
Que l’architecture moderne peine toujours à s’imposer comme patrimoine. En témoigne, le destin contrasté de l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, un des trois lieux de culte que la fabrique de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste voulait fermer en novembre 2014.
Épilogue : le bien aimé patrimoine ancien
Dés décembre 2014, des citoyens envisagent de créer une corporation dédiée au sauvetage de l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. En janvier 2015, c’est chose faite, l’OBNL Les Amis de l’église patrimoniale de l’Acadie reçoit ses lettres patentes et, en avril, elle tient son assemblée de fondation.
En 2015, dans Le Canadien français, plusieurs prennent la plume afin d’assurer que l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie soit sauvée, à commencer par son éditeur. Dans ses pages, l’historienne et autrice Nicole Martin-Vérenka rappelle que « c’est un des plus anciens monuments historiques de la région » ainsi que son lien avec la présence des Acadiens, les émigrés du Grand dérangement installés dans la région autour de 1800 en un lieu nommé Acadie. Selon le site de la Commission de toponymie, L’Acadie, un secteur de Saint-Jean-sur-Richelieu, constitue la première paroisse habitée du Haut-Richelieu.
Bien que construite en 1800-1801, l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie ressemble à un de ses lieux de culte datant de la Nouvelle France. Elle est remarquable pour son décor intérieur et son mobilier liturgique issus du fameux atelier des Écores auquel étaient rattachés les deux sculpteurs qui les ont réalisés. Le Répertoire du patrimoine culturel du Québec note aussi son implantation inusitée, formant avec le presbytère, l’école de la fabrique et le cimetière un ensemble au cœur d’un méandre de la rivière. En 1957, elle est un des 20 édifices religieux classés par la Commission des monuments historiques présidée par Paul Gouin et dont Gérard Morisset était le secrétaire.
En 2014, à l’heure des choix, autant la fabrique et que la population ne semble pas avoir hésité, il fallait sauver Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. De plus, certes, après quelques hésitations, la municipalité est même devenue propriétaire du lieu de culte désacralisé, de son presbytère et du calvaire le 30 août 2017.
Inappropriée la photographie de l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie pour introduire un article sur l’église Saint-Gérard-Majella ? Nullement. Les deux étaient menacées en 2014, alors que la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste était en grande difficulté …