Le églises modernes de Saguenay, état des lieux

Saguenay-Raphael

 

En mai 2006, la Ville de Saguenay frappait un grand coup constituant 19 sites du patrimoine en vertu de la Loi sur les biens culturels du Québec (Loi sur le patrimoine culturel depuis 2013). Parmi ceux-ci, huit relèvent du thème «patrimoine de la modernité» dans le Répertoire du patrimoine culturel du Québec. 


 France Vanlaethem

 Des sites pour sauvegarder le patrimoine religieux

À l'époque, ce geste était audacieux, alors que le patrimoine architectural moderne commençait seulement à être reconnu au Québec, et prévoyant. Pour Saguenay, il était impératif de considérer les lieux de culte récents, 60 % de ceux localisés sur son territoire ayant été construits après 1945 précise le mémoire de la Ville sur «L'avenir du patrimoine religieux» présenté en 2005. De plus, il était urgent d'agir, le mouvement de fusion des paroisses et de fermeture d'églises s'accélérant au milieu des années 2000. En constituant près de vingt sites du patrimoine religieux, le but du Conseil municipal était «d'assurer la protection et la mise en valeur du patrimoine religieux, églises et presbytères dans bien des cas, dans l'attente d'une réhabilitation fonctionnelle», souligne le règlement de citation VS-R-2006-17 adopté le 1er mai 2006.

Énumérons les églises modernes de Saguenay ainsi protégées et donc publiées sur le Répertoire du patrimoine culturel du Québec: dans l'arrondissement de Jonquière, outre l'église Notre-Dame-de-Fatima, Saint-Mathias et Saint-Raphaël; à Chicoutimi, les églises Notre-Dame-de-Grâce, Saint-Antoine, Saint-Isidore, Saint-Luc et sainte-Claire. Toutes, elles furent construites dans les années 1960, tout comme l'église Notre-Dame-de-La-Baie dont le site du patrimoine fut constitué dès 1991. Parmi elles, Notre-Dame-de-Fatima est sans doute la plus étonnante, avec son grand volume conique blanc doublement échancré qui enveloppe la nef et domine le paysage. Mais à la différence de l'église Saint-Marc à La Baie dessinée par le jeune Paul-Marie Côté près de dix ans plus tôt, en 1955, elle ne bénéficie pas d'un statut national, elle n'a pas été classée. Dans quelle mesure le sort qu'a connu l'église Notre-Dame-de-Fatima depuis une dizaine d'années est-il exceptionnel ? Faisons l'état des lieux des neuf sites du patrimoine moderne religieux de Saguenay.

Des conversions en centre funéraire

L'église Notre-Dame-de-la-Baie située dans l'arrondissement de La Baie, sur le versant dominant la baie des Ha! Ha!, a été vendue de longue date à une coopérative qui a transformé sa nef en salon funéraire, tout en conservant sa vocation initiale. Un tel recyclage est de plus pertinent tant sur le plan fonctionnel que symbolique. Cette église au plan rectangulaire abritée sous un grand toit à double pente porté par une charpente en bois lamellé-collé fut construite en 1962 par Jacques Coutu (né en 1927), un architecte diplômé de l'École des beaux-arts de Montréal en 1953 et qui a fait carrière dans sa région natale. Dans la partie basse de l'édifice directement accessible de l'avenue Mathieu, une chapelle d'environ 250 places a été aménagée.

Notre-Dame-de-la-Baie et l'église Saint-Alphonse-de-Liguori (1860-1862) plus centrale sont les seuls lieux de culte qui, avec l'église Saint-Alexis, desservent La Baie. En 2003, les paroisses Saint-Édouard, Saint-Marc et Notre-Dame-de-La-Baie furent supprimées au profit de Saint-Alphone. Trois ans plus tard, tout comme Saint-Édouard, l'église Saint-Marc fut désaffectée et par la suite vendue à la communauté évangélique La Bible parle Saguenay. Son classement à titre monument historique date de 2009. Il avait été précédé de sa citation dans le cadre du site du patrimoine du Noyau-Institutionnel-de-Saint-Marc-de-Bagotville.

Un sort semblable à celle de l'église Notre-Dame-de-La-Baie attendait Notre-Dame-de-Grâce à Chicoutimi dessinée en 1966 par l'architecte Maurice Gravel (1929-2003), autre diplômé de l'École des beaux-arts de Montréal et autre professionnel important de la région. Sa nef pentagonale à un seul vaisseau est couverte d'un toit pentu se terminant par la flèche du clocher. Cet été,la propriété fut vendue par la fabrique Notre-Dame-du Royaume à l'entrepreneur Carl Savard, comme le notait Docomomo Québec. En septembre 2013, les paroissiens avaient accepté la transaction sur la base d'un projet de complexe funéraire qui prévoyait la division de la nef en deux pour faire cohabiter lieu de culte et salons d'exposition, de même que la construction d'un columbarium et de bureaux administratifs en remplacement du presbytère. Mais aux dernières nouvelles, l'église fut désacralisée fin septembre 2014.

 À Chicoutimi, des églises modernes (sur)vivantes

Dans Chicoutimi, l'unité paroissiale de Notre-Dame-du-Royaume conserve donc uniquement deux lieux de culte : l'église Saint-Isidore et celui installé dans le centre d'achat Place du Royaume sur le boulevard Talbot! Saint-Isidore érigée en 1967 est parmi les dernières églises réalisées par l'agence Desgagné et Côté dans la région. Cet édifice en brique au plan carré est surmonté d'un grand toit pyramidal asymétrique se terminant par le clocher. Les autres églises modernes protégées situées dans l'arrondissement sont toutes signées par l'architecte Jacques Coutu. Saint-Antoine fut construite en 1969, Saint-Luc en 1964 et Sainte-Claire en 1963. Toutes, elles offrent toujours des messes, au moins une fois par semaine.

Afin de pouvoir les maintenir et les entretenir, la fabrique Sainte-Anne, propriétaire de Saint-Luc et de Sainte-Claire, cherche à accroître ses revenus en louant certains de ses locaux. Ainsi, le sous-sol de la première loge un centre pour retraités autonomes et, récemment, sa nef a été transformée pour accueillir une école de danse. L'église Saint-Luc est située à Chicoutimi-Nord, sur le boulevard de Tadoussac, au coin de la rue Talon. Son grand volume rectangulaire en béton surmonté d'un toit à double pente souligné par une lucarne faîtière et recouvert de métal gris foncé, est adossé à flanc de colline.

 ÉgliseSaint-Luc-Chicoutimi-Brunelle

Une école de danse

Le déménagement de l'école de danse Florence Fourcaudot qui offre des cours depuis 1951 dans l'église Saint-Luc fut annoncé en janvier 2012. Un bail de location de 30 ans a été conclu avec la fabrique Sainte-Anne dont les bureaux restent logés dans l'ancien presbytère. Le projet s'est concrétisé grâce à la participation financière du ministère de la Culture et des Communications qui a couvert 85% des coûts et sous la direction de l'architecte Daniel Paiement du GROUPE DPA.

 ChicoutimiSaintLucdanse

Le corps principal de l'église encastré dans la pente se développe sur deux niveaux. La multiplicité des entrées, deux sur chacune des façades longitudinales et à des étages différents, a permis de le réaménager en offrant des accès distincts aux divers occupants - fidèles, membres du club des aînés installé au sous-sol de longue date, élèves, personnel et spectateurs occasionnels de l'école de danse. La vaste nef était inondée de lumière par la grande lucarne faîtière, de même que par une abondante fenestration latérale. En son centre, trois grands studios de danse ont été aménagés, l'un d'eux occupant le choeur transformé en chapelle d'une centaine de places qui se transforme en estrade, alors que celui-ci est fusionné à son voisin pour former une salle de spectacle. Un quatrième studio, plus petit, est installé dans le narthex, un espace ouvert où débouchaient deux escaliers qui permettaient d'accéder au lieu de culte à partir de l'étage inférieur. Ce dernier y côtoie une salle d'attente installée à proximité d'une des deux entrées, l'autre proche de l'ancien coeur donnant accès à la chapelle. Les bas-côtés sont transformés en bureaux et autres locaux. À l'étage inférieur, se retrouvent un cinquième studio et une salle muti-usages. Les nouvelles installations de l'école de danse furent inaugurées en présence de la ministre de la Culture et des Communications, le 21 août 2014.

Notre-Dame-de-Fatima, un cas particulier 

Dans l'arrondissement de Jonquière, outre l'église Notre-Dame-de-Fatima désaffectée depuis 2006, Saint-Mathias et Saint-Raphaël sont toujours en fonction. Située dans Arvida, le quartier formé par la ville industrielle nouvelle dont le développement est inséparable de l'essor de la compagnie Alcan, la première est une réalisation de l'architecte Jacques Coutu datant de 1965 dont la configuration est assez semblable à celles de Saint-Antoine et Notre-Dame-de-Grâce. La seconde érigée en 1960 est une «oeuvre pionnière» d'Evans St-Gelais (1928-2012), comme le souligne le Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

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Petite et érigée à front de la rue Saint-Jean-Baptiste, cette église de type tente prévalut à son concepteur une médaille du Gouverneur général en architecture et la médaille du Mérite de l'Ordre des architectes du Québec. Originaire de Saint-Félicien, St-Gelais est diplômé de l'École des beaux-arts de Montréal en 1955 et son agence établie avec Fernand Tremblay (né en 1925) rayonne dans la région à partir de 1958. Huit ans plus tard, installée à Québec, elle réalise des commandes d'envergure, dont les édifices « H » et « J » pour le gouvernement du Québec et le pavillon du Canada pour l'exposition universelle d'Osaka en 1970.

Reprendre de la distance

Sur les huit églises modernes de Saguenay protégées en 2006, six offrent toujours des messes et accueillent des célébrations, même si une partie de leurs espaces sont loués à des organismes comme à Saint-Luc, et deux ont été vendues, une récemment, Notre-Dame-de-Grâce, et Notre-Dame-de-Fatima dès 2006.

La situation des églises modernes à Saguenay n'est donc pas si alarmante que le sort catastrophique de Notre-Dame-de-Fatima abandonnée depuis près de dix ans laisse penser. Certes, l'ambitieux plan pour conserver ou recycler les lieux de culte que la Ville avait imaginé en 2005, dans son mémoire sur «L'avenir du patrimoine religieux» présenté à la Commission de la Culture, ne s'est pas concrétisé. Il visait à faire participer plus étroitement les villes aux décisions et à lier les choix au développement urbain en transférant la gestion des programmes de recyclage et de restauration des lieux de culte, des Tables de concertation régionale du patrimoine religieux aux municipalités régionales de comté (M.R.C.). La création de dix-neuf sites du patrimoine religieux en 2006 était-elle un pis-aller ? Notons que cette décision fut prise sous le maire Jean Tremblay qui voit aux destinées de la Ville depuis 2002.

Répondre à cette question demanderait davantage d'investigations. Une chose est certaine, si le réglement de citation était quantitativement ambitieux, au plan du contenu il était mince. Outre l'exposé des motivations, la liste des immeubles concernés est donnée, sans plus. Aucune mesure réglementaire précisant les éléments caractéristiques des sites importants à conserver. Ceux-ci se trouveront néanmoins préciser dans le Repertoire du patrimoine culturel du Québec. Mais ces précisions ont-elles orienté les autorités dans leurs décisions ? Il est difficile de le croire, malgré le constat de la conseillère muncipale du secteur cité par le Courrier du Saguenay le 16 octobre 2014.

Dans le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, les premiers éléments caractéristiques dégagés pour le site du patrimoine de l'Église-Notre-Dame-de-Fatima est la situation de l'immeuble sur un terrain paysager planté d'arbres et son implantion centrale. De plus, l'église et son presbytère sont considérés avec la même importance. Comment alors expliquer que le projet immobilier qui densifie l'ilot en construisant le pourtour et ampute le presbytère ait été accepté ? De plus, n'est-il pas évident que la transformation de l'église en immeuble à appartements était irréaliste ?

Certes, donner une deuxième vie aux immeubles patrimoniaux désaffectés ou sous-utilisés est l'enjeu crucial, ce qui n'est pas évident alors que, d'une part, la forme du bâtiment ne se prête que difficilement à d'autres usages et que, d'autre part, le marché immobilier est localement restreint. Sans doute Notre-Dame-de-Fatima n'a pas reçu l'attention qu'elle méritait en fonction de sa valeur. Mais, aujourd'hui, alors que le bien est profondément altéré, matériellement et formellement, faut-il s'acharner sur son cas ? N'est-il pas plus fructueux de reprendre de la distance et de considérer à nouveau le problème dans son ensemble afin d'établir des priorités. Quelles sont les lieux de culte en perte de vitesse, vu leur faible fréquentation, qui devraient être sauvegardés dans leur plus grande authenticité possible ? Si l'église Saint-Raphaël est un petit joyaux architectural et artistique, elle est néanmoins moins représentative que les autres églises de Saguenay dont le plan n'est plus longitudinal, mais de forme plus ramassée (en carré ou losange) de manière à renouveler les rapports entre officiant et fidèles comme le préconisait Vatican II. Un débat à poursuivre. FVL, 2014-10-18 révisé 2014-10-30.

Des références bibliographiques

MD, «Une église moderne dédiée au défunts», L'architecture moderne au Québec et ailleurs, en ligne.

Frédérique Doyon, «L’église Notre-Dame-de-Fatima à nouveau menacée de démolition», Le Devoir, 16 octobre 2014.

Johanne De La Sablonnière, «Fin d'un règne pour Notre-Dame-de-Fatima», Le Courrier du Saguenay, 16 octobre 2014, en ligne.

Joanie Harvey, «De Nouveaux locaux pour l'école de danse Fourcaudot», Les Nouvelles Saint-Laurent News, 11 juillet 2013, en ligne.

«Église Notre-Dame-de-Fatima : Saguenay refuse la démolition», Radio Canada, 3 avril 2013, en ligne.

Denis Villeneuve, «Condamnée à la démolition», Le Quotidien, 7 novembre 2012, en ligne.

Dominique Savard, «Fatima-11 prend la relève des condos de luxe», Le Courrier du Saguenay, 18 juillet 2012, en ligne.

Stéphane Bégin, «La coopérative Kitchisaga toujours propriétaire», Ici Radio-Canada. ca, 30 octobre 2007, en ligne.

Stéphane Bégin, «Le vente de l'église Fatima compromise», Le Quotidien, juin 2006, en ligne.

Ville de Saguenay, «Règlement numéro VS-R-2006-17 ayant pour objet la protection et la mise en valeur du patrimoine religieux à la Ville de Saguenay», 1er mai 2006.

Ville de Saguenay, «L'avenir du religieux. Mémoire présenté à la Commission de la Culture dans le cadre d'une consultation générale sur le patrimoine religieux», septembre 2005, 25 pages.